Les Emaux Limousins
par Georges Fontaine

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Chasse, émail champlevé sur cuivre.
Art limousin, XIII° siècle (musée du Louvre).

Depuis les savants travaux de Darcel, d'Emile Molinier et de M. Marquet de Vasselot, on sait que Limages fut un des plus fameux centres artistiques du moyen âge et de la Renaissance et que ses ateliers réussirent par deux fois à répandre dans l'Europe entière des émaux magnifiques dont nous voyons ici des exemples très variés.

Les Byzantins, depuis le quatrième siècle, connaissaient l'émaillerie cloisonnée qui consiste à poser sur une plaque d'or de petites cloisons de même métal selon un dessin préalablement établi et à garnir d'émaux les cellules ainsi ménagées. Ces précieux objets, que nous avons pu voir en grand nombre à la récente exposition d'Art byzantin, furent imités par les artisans carolingiens qui donnèrent à leur tour les premiers modèles des émaux romans.



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Email cloisonné sur fer. XI° siecle (musée du Louvre).

Une pièce du Louvre (fig. I) du début du douzième siècle, représentant un soint auréolé, es un curieux exemple de la technique byzantine interprétée en Occident à une basse époque, peut-être dans la région limousin : le fer et le cuivre y remplacent l'or, et la couleur de l'émail en devient épaisse et mate. Le dessin est schématique, mais l'objet reste très beau par l'opposition de ses couleur et la franchise de sa composition symétrique.

Cet art, d'uns technique si imparfaite, réalise tour à coup d'immenses progrès grâce à un procédé nouveau : l'émaillerie champlevée. Sur une plaque de cuivre, on creuse des cavités destinées à recevoir l'émail, les parties réservées indiquant le dessin. Cette manière plus simple et plus économique a fleuri en même temps dans la région rhénane et à Limoges.



fig.2
Plaque, émail champlevé sur cuivre.
Art mosan XII° siècle (musée du Louvre).

L'ècole de la Meuse a été particulièrement brillant au milieu et à la fin du douzième siècle. Le Centaure tirant de l'arc (fig. 2), de la donation Martin Le Roy, au Louvre, a été attribué à Godefroi de Claire ; l'ampleur de la composition alliée à la bardiesse des couleur montre déjà un art épanoui, art fin et délicat qui se complait dans des oeuvres de petite taille.

Nous voyons à la même époque apparaître à Limoges de émaux de grande dimension comme la plaque funéraire de Geoffroy Plantagenet, du Mans. Les premières oevres champlevées limousines nous permettent de constate l'influence des émaux cloisonnés : le Christ bénissant, du musée de Cluny, entouré des symboles des quatre Evangélistes (fig.3), porte un vêtement aux plis fins et serrés dont les courbes rapprochées évoquent encore la technique byzantine ; mais nous y voyons aussi des caractères purement limousins :



fig.3
Plaque de reliure, émail champlevé sur cuivre.
Art limousin fin dur XII° siècle (musée de Cluny).

les têtes ciselées et rapportées et les couleurs intenses vivement opposées. L'apogée de la production limousine se place au début du treizième siècle : aux atelier monastiques s'ajoutent des ateliers civils et Limoges travaille pour toute l'Europe. De Séville á Stockholm, châsses, reliquaires, croix, pyxides, ciboires, calices, reliures, chandeliers se rencontrent dans le trésor de


fig.4
Plat de reliure, émail champlevé sur cuivre.
Art limousin, XIII° siècle (musée du Louvre).

chaque cathédrale. La mulitude des pièces existantes a permis de distinguer plusieurs manières correspondant peut-être à des atelier différants ; les objets dont les figures gravées ou rapportées se détachent sur un fond émaillé sont les plus nombreux. Parmi ceux-ci, une châsse du musée du Louvre paraît particulièrement belle avec ses rinceaux terminés en palmettes, décor caractéristique de Limages. La grande plaque d'évangéliaire du legs Doistau au Louvre, ornée d'une Crucifixion, es d'une qualité d'email remarquable, et son intense couleur bleue et verte fai ressortir avec éclat les personnages gravés.

Le nombre même des objets exécutés à Limages indique un art industrialisé ; mais la pauvreté de la composition montre mieux encore comment se préparait la décadence de cet art d'abord si original. Si l'on compare le Christ de majesté du toit de la châsse (frontispice) et le Christ bénissant de Cluny, ou bien la Curcifixion de la chàsse et la Crucifixion de la couverture d'évangéliaire, on devine la même formule iconographique romane mille fois répétée jusqu'au milieu du treizième siècle, alor que le goût avait complètement changé. La production en série de l'émail champlevé avait ôté petit à petit aux artisans toute disposition pour des recherches nouvelles.


fig.5
Plaque, émail peint sur cuivre attribue à l'arstiste dit Monvaerni.
Art limousin, fin du XV° siècle (musée de Cluny).

Opposée aux écoles germaniques, l'émaillerie limousine apparaît comme un art industriel et non un art de luxe. Mais on trouve à Limoges un goût de l'ornement souvent très heureux et surtout un sens vigoureux et clair de la couleur. Ces oppositions franches dans une matiêre très brillante sont pour nous aujourd'hui le plus grand charme de ces objets dont l'audace des couleurs n'en détruit pas l'harmonie.


fig.6
Plaque, émail peint sur cuivre par Nardon Penicaud.
Limoges, 1503 (musée de Cluny).

Pendant le quatorzième et le quinzième siècle on orne l'orfèvrerie d'émaux translucides sur relief, procédé que Limoges ne semble pas avoir beaucoup pratiqué. Mais à la fin du quinzième siècle une nouvelle méthode d'utilisation de l'émail apparut en France et les émaux peints devinrent, comme jadis les émaux champlevés, le monopole des ateliersk limousins. Le procédé peut varier selon le résultat qu'on veut obtenir. D'une manière générale, à chaque couleur correspondent une couche d'émail et une cuisson ; les contours sont faits à l'aiguille, l'artiste grattant finement la couche claire supérieure jusqu'à ce qu'apparaisse le fond plus sombre.



fig. 7
Portrait, émail peint sur cuivre par Léonard Limosin.
XVI° ciècle (collection Dutunt).

Les peintres émailleurs se sont inspirés d'abord des miniatures françaises, puis des tableaux flamands et surtour des gravures allemandes. Avant la première oeuvre, signée et datée 1503, il existe toute une série d'émaux d'un style antérieur ; on les attribua à un artiste qu'on crut nommé Monvaërni, erreur due à und collectionneur qui interpréta mal un mot écrit sur l'un de ses objets. On ignore l'identité véritable de ce peintre, mais on date les émaux dits de Monvaërni du dernier quart du quinzième siècle. La Pietâ du musée de Cluny est une des oeuvres les plus typiques de cette série qu'on reconnait au large cerne noir des personnages, aux rebauts d'or, á la composition surchargée ; mais les couleurs sons éblouissantes, notamment le bleu de nuit étoilé d'or. Il y a là un mélange de naïveté et de splendeur qui ravit et éblouit à la fois comme un vitrail au soleil couchant.



fig.8
Portrait, émail peint sur cuivre par Leonard Limosin.
Art limousin, XVI° siècle (musée du Louvre)

Après cette école du prétendu Monvaërni, nous voyons apparaître la première dynastie connue d'émailleurs limousins : la famille Pénicaud. Le Christ en croix du musée de Cluny, entouré par des anges portant les instruments de la Passion, est signé et daté : Nardon Pénicaud 1503. L'harmonie des bleus en est profonde et riche ; la composition est moins empâtée que celle du pseudo-Monvaërni et le côté dramatique moins naïf. Nous retrouvons presque ce même aspect, avec quelques différences cependant, dans le triptyque du Louvre, la Pietà entre saint Pierre et saint Paul. Dans une sèrie voisine mais un peu postérieure, on peut aussi placer ce triptyque du legs Salomon de Rothschild au Louvre : sainte Madeleine portée au ciel, donst nout voyons ici le volet gauche représentant sainte Geneviève lisant et tenant un cierge.


fib. 9
Tryptyque, émail peint sur cuivre.
At limousin, commencement du XVI° ciècle (musée du Louvre).

Aucun des artistes de Limoges n'atteint la gloire de Léonard Limosin que et la chance de venir à la cour. Né vers 1505, il s'installe à Paris en 1545, où il travialle pour François Ier, et, avec le titre de "valet de chambre et émailleur du Roy", il sert successivement tout les Valois. Son oeuvre immense comprend toutes sortes d'objets ornés de scènes mythologiques dans le goût italien. Mais sa vogue fut assurée surtout par ses portraits d'une grande habileté technique. On en compte cent trent, parmi lesquels les souverains François Ier, Eléonore d'autriche, Henri II, Catherine de Médidis, François II. Charles IXet tous les grand personnages du temps. Nous pouvons voir ici deux de ses plus séduisantes images d'émail : le délicat portrait d'homme au pourpoint noir du Louvre (fig. 8) et la très charmante figure de femme (fig. 7), portrait présumé de la reine Marguerite de Navarre, soeurs de François Ier, dans la collection Dutuit au palais des beaux-arts de la vile de Paris. Nous reconnaissons un véritable artiste qui sait indiquer une ressemblance, une espressíon, un sourire, un regard dans sa matière impérissable.

A côté de Léonard il ne faut pas oublier les grands noms de Pierre Reymond, des Noylier, des Courteys, des Court ; et la production limousine du seizième siècle, comme celle du treizième siècle, se répand dans toute l'Europe. La décadence, commencée vers 1580, fut rapide et la fabrication de la famille des Loudin au dix-septième siècle tendit surtout à imiter la céramique d'Extrême-Orient.


fig.10
Volet de tryptyque, email peint sur cuivre
Art limousin, XVI siècle (musée du Louvre).

On est étonné de voir combien par deux fois les émaux de Limoges eurent un éclat considérable. On ne saurait trop admirer ce foyer d'art, cependant peu ouvert aux influences extétieures, que a su créer des formes si originales et souvent si belles.


Text von Georges Fontaine (1931 Attaché au musée du Louvre)
L'ILLUSTRATION NOEL 1931, 5. Décembre, JOURNAL HEBDOMADAIRE UNIVERSEL, PARIS
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